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La Cour des Comptes se penche sur ceux du nucléaire

En réponse à une demande du Gouvernement et suite à l’accident de Fukushima-Daiichi, la Cour des Comptes vient de publier un épais « rapport public thématique » (plus de 400 pages) consacré à l’évaluation des coûts de la filière électronucléaire française, exprimés en euros de 2010.

Ce rapport, qui servira de référence pendant quelques années, a eu un grand impact médiatique en cette période de campagne présidentielle dont le nucléaire est un enjeu, mais les mêmes chiffres font l’objet d’interprétations très divers selon les commentateurs.  Il m’a donc semblé judicieux, sur cette page d’accueil, d’y aller aussi de mon commentaire.

D’abord, la Cour révise à la hausse les évaluations précédentes du coût complet  de production de l’électricité par le parc nucléaire en fonctionnement.  Alors que la loi NOME (nouvelle organisation du marché de l’électricité) fixe à 42 € par mégawattheure (1 MWh = 1000 kWh) le prix auquel EDF doit vendre à ses concurrents le courant produit par ses centrales nucléaires, la Cour évalue le coût complet à près de 50€/MWh.  C’est donc plus que précédemment, mais ce coût reste largement compétitif avec celui des sources concurrentes (80€/MWh pour l’éolien terrestre et le gaz, et beaucoup plus pour le solaire).  Seule l’hydroélectricité est moins chère… mais on ne peut guère en produire plus.

La construction du parc actuel de 58 REP a coûté 96 milliards d’euros (G€), intérêts intercalaires compris.  Si on ajoute la part des usines du cycle de combustible dédiée aux besoins français, la somme atteint 115 G€.

Si on comptabilise en plus le coût des réacteurs de première génération et celui de Superphénix, aujourd’hui arrêtés, et tous les coûts de recherche sur fonds publics cumulés depuis 1957, on arrive à 188 G€. 

Ce chiffre paraît énorme, mais si on considère que ces investissements ont permis de produire environ 400 milliards de kWh par an pendant 25 ans, si on prend 42 €/MWh, cela fait 420 G€, et 500 G€ en comptant  50 €/MWh : voilà qui met les chiffres en perspectives !

Les opposants au nucléaire ont souvent clamé que le nucléaire avait des coûts cachés et que le démantèlement et le stockage (« impossible ») des déchets rendraient cette source d’énergie hors de prix pour nos malheureux descendants.  Le rapport de la Cour fait justice de ces allégations : démantèlement et gestion des déchets sont bien provisionnés, mais leur coût final est entaché d’incertitudes puisque nous n’en avons pas l’expérience industrielle.  En revanche, si le devis du démantèlement devait augmenter de 50%, cela n’ajouterait que 2,5% au coût du kWh.   De même, le nouveau devis du stockage géologique annoncé par l’ANDRA représente un peu plus du double de celui qui sert aujourd’hui de base aux calculs des provisions : ce surcoût équivaudrait à 1% du coût du kWh…

Enfin, la Cour place le coût du MWh produit par la tête de série EPR Flamanville 3 dans une fourchette de 70 à 90 €.  L’expérience de construction des réacteurs actuels montre clairement que les coûts et délais de construction des réacteurs de série sont très inférieurs aux coûts de la tête de série.  Flamanville 3 aura nécessité beaucoup plus de temps de construction et coûtera beaucoup plus cher qu’annoncé initialement, mais on peut en dire autant du Dreamliner de Boeing et de bien d’autres prototypes industriels.

J’hésite à aborder le dernier point, car je répugne à décrire un accident en seuls termes financiers, mais la Cour reprend les résultats d’une étude IRSN pour chiffrer à 70 G€2000 le coût des dégâts directs et indirects occasionnés par un accident nucléaire.  Ici encore, le coût impressionne.  Mais c’est un chiffre analogue aux coûts de grandes catastrophes naturelles ou de grands accidents industriels.  Personnellement, je rapprocherais ce coût aux 20 G€ d’importations de gaz que le nucléaire français permet d’éviter chaque année.

Alors même que je termine cet édito, une vague de froid sibérien s’étend sur tout le territoire.  Chaque soir on frôle le record historique de demande d’électricité et nous sommes bien aise d’avoir 58 réacteurs nucléaires qui tournent à pleine puissance !


Comme cet éditorial est un peu aride, j’aimerais le terminer sur une note d’humour, un texte d’Andreas Thiel, paru dans le Bulletin 12s/2011 du Congrès Suisse de l’Electricité, en demandant à l’auteur que je n’ai pas réussi à joindre de m’excuser de le citer sans sa permission explicite.

Au stand de tomates

Client: Vous avez un superbe choix de tomates. De quelle sorte sont celles-ci ?
Paysanne: Ce sont des tomates cultivées hors-sol.
Client: Ah, c'est pour cela qu'elles sont si bon marché.
Paysanne: Oui, elles mûrissent la nuit à l'électricité nuc1éaire.
Client: Vous n'avez rien de plus naturel?
Paysanne: Si bien sûr, les tomates hors sol de ce côté-ci sont produites à l'électricité solaire pure.
Client: Mais elles sont encore meilleur marché que les tomates nuc1éaires.
Paysanne: Oui, elles sont subventionnées.
Client: Très bien. Alors je prendrai une de ces tomates solaires.
Paysanne: Volontiers, mais vous devez aussi acheter cinq tomates nuc1éaires.
Client: Pourquoi ?
Paysanne: Parce que sinon nous ne pouvons pas subventionner les tomates solaires.
Client: Et les tomates plus chères qui sont là, qu'en est-il ?
Paysanne: Ce sont des tomates cultivées en serres. Elles sont arrosées avec de l'hydro-électricité.
Client: Mais pour ces tomates, il y a aussi différents prix.
Paysanne: Oui, les plus chères sont arrosées avec de l'électricité provenant de l'eau des lacs de retenue normaux. Celles qui sont un peu plus avantageuses sont arrosées avec de l'électricité provenant de l'eau remontée dans le lac d'accumulation avec du nucléaire.
Client: Je vois que vous avez des tomates d'Espagne séchées au soleil. Pourquoi sont-elles les plus chères?
Paysanne: A cause des impôts sur le pétrole et des taxes poids lourds pour le transport d'Espagne en Suisse.
Client: Mais, ici aussi il y a apparemment une sorte un peu meilleur marché.
Paysanne: Oui, celles-ci sont arrivées par avion et il n'y a pas de taxe sur le carburant.
Client: Et ces tomates-ci, elles ne coûtent presque rien.
Paysanne: Les tomates là-bas ? Ce sont des tomates nucléaires françaises.
Client: Vous n'avez pas des tomates à peu près naturelles, à un prix à peu près raisonnable?
Paysanne: Prenez des tomates aux nouvelles énergies renouvelables.
Client: J'espère qu'elles ne sont pas cultivées hors-sol.
Paysanne: Si, mais grâce à l'électricité produite à partir du biogaz.
Client: Bon, cela m'a l'air un peu plus raisonnable.
Paysanne: Oui. Pour ce faire, on importe des tomates nuc1éaires bon marché de France et on les laisse pourrir. Le biogaz ainsi produit nous permet d'exploiter les serres où sont cultivées les précieuses tomates suisses aux nouvelles énergies renouvelables.
Client: Vous n'avez pas de simples tomates qui ont mûri au soleil ?
Paysanne: Pas à cette saison.

Articles récents signalés :
Quel nucléaire après Fukushima ?  B. Barré, Revue de l’électricité et de l’électronique N°6, décembre 2011, 23-33

L’indispensable maintien du nucléaire. B. Barré, Cahiers Français N°366, janvier-février 2012, 66-71

 

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