
Le gaz est la source d’énergie qui a connu la plus grande croissance depuis le premier choc pétrolier de 1973 : il fournit aujourd’hui 21 % de l’énergie primaire consommée dans le monde, ce qui le place derrière le pétrole et le charbon et devant la biomasse traditionnelle. Plus propre que le pétrole, le gaz est plus difficile, et donc plus onéreux à transporter et à stocker, et son usage domestique n’est pas dépourvu de danger d’explosion. Il est un peu moins mal réparti dans la croûte terrestre que le pétrole.
Le gaz naturel est un mélange d’hydrocarbures gazeux dont le principal composant est le méthane, CH4. La formation du gaz suit celle du pétrole : quand celui-ci atteint une certaine profondeur, la température ambiante le transforme en gaz par un processus de "craquage" naturel.
Avant la deuxième guerre mondiale, le gaz était pratiquement inutilisé et celui qu’on trouvait en cherchant du pétrole était brûlé sur place dans une torchère, pour éviter que son accumulation ne provoque une explosion. Aujourd’hui, 40 % du gaz sert à la production d’électricité, et le reste se répartit surtout entre usages industriels et usages domestiques et tertiaires.


Les réserves de gaz sont, en gros, réparties entre le Moyen-Orient (Qatar et Iran) et le territoire de l’ex Union Soviétique. En termes d’années de production, le Moyen Orient domine, de loin. Les découvertes de la Mer du Nord ont permis au Royaume Uni d’être le seul pays de l’Europe des 15 exportateur net d’énergie, mais depuis 2004 même ce pays est devenu importateur de gaz (alors que les cours mondiaux s’envolaient), ce qui explique notamment le renouveau d’intérêt anglais pour l’énergie nucléaire.





Sur terre, le gaz est transporté sous pression dans des tuyaux, les gazoducs, enterrés ou à l’air libre. Contrairement au pétrole qui est un liquide, le gaz naturel est compressible, ce qui signifie qu’il faut beaucoup d’énergie et une série régulière de stations de pompage pour lui faire parcourir de grandes distances dans un gazoduc, et que celui-ci doit être de grand diamètre. L’infrastructure des gazoducs et des stations de pompage est très chère et très rigide. C’est une des raisons pour laquelle la fourniture de gaz se fait sur la base de contrats bilatéraux à long terme, où le consommateur s’engage à payer pour des quantités déterminées de gaz, qu’il les enlève effectivement ou non (contrats "take or pay"). Au-delà de 2000 à 3000 km, il est plus économique de transporter le gaz par voie maritime, dans des méthaniers, sous forme de gaz naturel liquéfié GNL.


Tous les gaz sont liquéfiables si on les refroidit suffisamment. Pour liquéfier le méthane, il faut le porter en dessous de -160°C à l’aide de gigantesques réfrigérateurs. La dépense d’énergie est considérable, mais on récupère une partie dans l’installation symétrique où le GNL redeviendra gazeux. Le GNL est beaucoup plus dense que le gaz naturel : 1 m3 de GNL fournira 600 m3 de gaz à la pression atmosphérique. C’est donc une forme sous laquelle il est facile à transporter et à stocker, à condition de le maintenir à basse température.
Les terminaux méthaniers sont des installations lourdes, mais ils permettent une souplesse d’approvisionnement qui commence à créer un vrai commerce international du gaz naturel. Les projets d’équipement des Etats-Unis en terminaux GNL sont impressionnants à cet égard. Quant au Japon, en attendant le fameux gazoduc qui doit amener le gaz sibérien via Sakhaline, il n’est approvisionné que par méthaniers.

De la fin des années 80 à 2004, le gaz est resté très bon marché. Durant ces années, le coût du kWh produit à partir du gaz semblait imbattable : c’était la "bulle gazière" que l’on disait devoir durer au moins jusqu’à 2020 ou 2030.
Rapides à construire pour un investissement relativement bas, les turbines à gaz ont connu un essor brutal aux Etats-Unis après la crise californienne de janvier 2001. Mais dès 2003, les prix du gaz ont suivi l’envolée des cours du pétrole et les centaines de turbines à gaz commandées dans les années précédentes sont restées inachevées ou inactives, puisque le prix du gaz représente les deux tiers du coût de production d’électricité par une turbine à gaz.


Le gaz naturel est le plus "propre" des combustibles fossiles en terme de pollution classique et La substitution du gaz au charbon pour le chauffage domestique a beaucoup réduit la pollution atmosphérique dans les villes d’Europe. Pour une même quantité de chaleur, sa combustion produit environ deux fois moins de CO2 que celle du charbon, mais la molécule de méthane exerce un effet de serre 25 fois plus important que la molécule de CO2 : les fuites des gazoducs constituent donc une source significative, quoique très mal évaluée, de gaz à effet de serre.
Le gaz naturel n’est pas toxique comme l’était le "gaz de ville", dont la moitié des molécules étaient du monoxyde de carbone CO. En revanche, il est aussi explosible que ce dernier, comme le montrent les fréquentes explosions accidentelles rapportées dans les journaux.

Depuis deux ou trois ans, les perspectives du gaz naturel aux Etats-Unis ont complètement changé.
Pour pallier la baisse de leurs ressources "classiques" de gaz, les Etats-Unis s’étaient lancés dans un programme massif d’équipement en terminaux méthaniers pour y recevoir du gaz naturel liquéfié GNL. En conséquence, le prix du gaz avait dépassé les 12 $ par million de British Thermal Units (MBTU), unité typiquement anglo-saxonne que je ne chercherai pas à traduire en bon Français, pour atteindre un pic 14 $/MBTU.
Ce prix est désormais redescendu en dessous de 4 $/MBTU, complètement découplé du prix du pétrole qui reste voisin de 75 $ par baril. Ce découplage reste pour l’instant limité à l’Amérique du Nord et n’a pas encore affecté les marchés européen et asiatique.
Il y a deux causes à cet effondrement des prix du gaz, l’une conjoncturelle et l’autre durable. D’une par, la récession mondiale de 2008-2009 provoquée par la crise financière a réduit la demande de gaz naturel à la fois pour les usages industriels et pour la production d’électricité. Mais surtout, on a assisté à un développement spectaculaire de la production américaine de gaz de schiste, un gaz naturel encore classé comme « non conventionnel », comme le grisou des gisements charbonniers.
Ce gaz s’est formé dans certaines couches de schiste par décomposition de matières organiques fossiles sous l’action de la chaleur et de bactéries, et y reste piégé en grande quantité mais à faible concentration. Ces ressources, considérables, sont connues depuis longtemps, mais ce n’est que tout récemment que les progrès techniques (forages horizontaux, fracturation hydraulique des roches) les ont rendues exploitables à grande échelle. Il y a désormais 35000 puits produisant du gaz de schiste aux Etats-Unis – il n’y en avait qu’une cinquantaine en 1990.
On prévoit que le gaz non conventionnel, qui assurait 42 % de la production américaine en 2007, atteindrait 64 % en 2020, ce qui, ajouté au gaz classique, rendrait les Etats-Unis pratiquement auto-suffisants pour au moins deux siècles. Les grands gisements américains identifiés se trouvent au Texas, dans le nord de la Louisiane, dans les Appalaches, en Illinois et Michigan, et même en Colombie Britannique.
Cet effondrement du prix du gaz, s’il est durable, est susceptible de retarder ou de réduire le redémarrage du nucléaire aux Etats-Unis, tandis que la disparition de la demande américaine de GNL va rendre celui-ci disponible pour le reste du monde. On nous dit qu’il y aurait aussi en Europe, et même en France, des ressources notables en gaz de schiste : affaire à suivre… |